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Prélude

 

La découverte de la « danse des abeilles » par Karl von Frish a considérablement bouleversé notre façon de percevoir la colonie d'abeilles. Nous savons aujourd'hui que les abeilles communiquent entre elles, notamment par une danse. Lorsqu'une abeille découvre une zone de butinage, de retour à la colonie elle danse. Elle danse sur les rayons ou sur l'essaim pour renseigner ses sœurs sur l'endroit où se situe la source de nourriture. Cependant, cette abeille « éclaireuse » n'est pas seule à retourner l'information, d'autres s'affairent à la même tâche. Aussi, il est fréquent d'observer plusieurs abeilles dansant en divers endroit de la colonie ; chacune pouvant décrire des directions différentes. Lorsque plusieurs abeilles œuvrent ensemble pour une même direction, la majeure partie de la colonie se concentre alors sur ce même objectif. La récompense est toujours liée au profit que la source peut produire. Ainsi, plus une zone est pourvue en nectar plus elle aura de chance de séduire le plus grand nombre. Certaines abeilles pourtant continueront à goûter aux délices de sucs différents et persisteront à danser de vaines directions. Les quelques résistantes convaincues ensemenceront le trésor amassé d'une délicate et subtile note colorée.




Des sommes considérables d'études contenues…

 

Le Festival de Salzburg est l'un des plus célèbres au monde. Il attire à lui chaque année près de 240 000 visiteurs amateurs d'opéras et de musiques classiques. Valéry Gorgiev dirige en deux mille cinq l'orchestre philharmonique de Vienne pour une interprétation de Shéhérazade, œuvre du compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov. Il orchestre. Il s'agite. Il gesticule. Il transpire. Il expire. Devant lui, le demi-cercle du petit groupe de musiciens dont il inscrit le centre du seul rayon de ses actions. Derrière lui, un large cercle de « personne() ». D'un coté, l'assemblée passive est soulevée par les flots des notes percutantes, denses et dynamiques. Un profond tissu de matière emporte. De hautes vagues extirpent l'unité des émotions. Les envolées saisissent. Cependant, impassible, d'aucun reste ancré dans une immobilité de corps. D'un autre côté, des musiciens… un musicien affairé à une précision articulée du geste. Un musicien qui sa vie durant, a répété une attitude, jours après jours, heure après heure, minute après minute, inlassablement sans faillir une seconde, s'agrippe au difficile choix de son instrument à servir son émoi. Chaque musicien exalte l'instant. Chacun, dans la contenance et la consistance, affecte comme aucun autre l'acte de l'immensité de son geste accompli. Giergev savoure. Il orchestre. Non. Il reçoit. La place qu'il occupe s'efface au regard des corps statufiés. N'offrant son visage qu'aux seuls accords des promesses libérées. Des sommes considérables d'études contenues, suspendues jusqu'à l'espérance d'une délivrance. Une note enfin exprimée. Des notes. Encore et encore. Il reçoit. Il reçoit ce qu'aucun autre à sa place ne pourra jamais recevoir. Il expire. Mil huit cent quatre-vingt-huit. Quarante-cinq minutes.  [1]




Une unique récolte à l'équinoxe d'automne

 

Les équinoxes sont des périodes d'équilibre entre chaleur et humidité. Les solstices eux sont ancrés sur des extrêmes — en été, la chaleur et la sécheresse priment, alors qu'en hiver le froid et l'humidité sévissent. À l'équinoxe de printemps, la nature se gorge de lumière et les températures sont douces. L'eau ne manque pas également. C'est un moment important pour bon nombre d'animaux. La nature s'éveille. Le jeune feu de l'astre ascendant attire à lui les êtres en réveil, sortant doucement et tranquillement de leur torpeur. L'herbe est verte et le moment est idéal pour être et mettre au monde. Les plantes répondent à cet appel. Des millions de bourgeons et de fleurs parsèment le paysage et accompagnent l'horizon. La nature s'émerveille, se transforme. Les abeilles se préparent à « enfanter  ». La nourriture abonde et les réserves s'amassent. Bientôt, un enfant sera accueilli et la « mère » offrira alors son corps, sa structure et son environnement à sa progéniture. Elle s'aventurera ensuite un peu plus loin pour parfaire un cycle qui permettra sa reconstitution. L'été viendra enfin avec ses vagues de chaleurs, de sécheresses et ses disettes. Ensuite, les « phrases » harmoniques de l'équinoxe d'automne apporteront comme un apaisement aux difficiles périodes accomplies et où malgré tout il faisait bon se retrouver à l'ombre des arbres, sous le pesant soleil de plomb. Les pluies viendront panser les traces laissées sur le sol aride et de nouveau la lumière sera la compagne des plus douces campagnes. Les couleurs interpréteront de paisibles arpèges et égrèneront mélodieusement le temps de l'instant à l'approche de la rude saison où sommeilleront à nouveau les êtres en devenir.


La colonie d'abeilles accompagne la course du soleil. De l'aube au coucher de l'étoile, les abeilles s'affairent allègrement. Plus l'astre s'approprie la saison et croît vers le solstice, jusqu'à sa pleine puissance, plus la colonie d'abeilles se développe, plus la ponte de la reine est intense. Lorsque l'éternel sphère incandescente entame sa décroissance alors la colonie calque le mouvement. La reine réduit alors sa ponte jusqu'à devenir nulle pour le solstice d'hiver. Ainsi, à l'équinoxe d'automne, la ponte étant moindre, bon nombre de cellules du corps sont disponibles à recevoir à nouveau du miel, en place des fragiles petites nymphes. C'est à cette période que les abeilles redescendent les provisions accumulées dans les cadres de hausses, vers le corps de ruche. Elles s'apprêtent aux rigueurs de l'hiver.


Dès lors, que l'on considère une colonie d'abeilles comme un organisme et non pas comme une société d'insectes, nos points de vues s'enrichissent d'une abondance d'enseignements. Nous prenons conscience que le miel n'est pas un « produit », mais une partie intime d'un organisme. Une enveloppe protectrice dont la plus importante fonction est celle de protéger l'enfant — le couvain — et la cellule germinale en la reine, tous deux situés au cœur de l'entité et sensibles aux agressions extérieures. La substance sucrée a surtout pour utilité de lisser les courbes aiguës de températures, pouvant dans une seule journée, enregistrer des fluctuations de plus de dix à quinze degrés. Aussi, on peut avancer que le nectar des fleurs, métamorphosé en un corps sirupeux, n'étant pas par nature un excellent conducteur se comporte comme une zone « tampon », pour maintenir de fragiles équilibres au sein de l'organisme — le miel absorbe et restitue difficilement la chaleur et le froid. Il paraît évident que la délicieuse quintessence amassée permet de réduire considérablement les périodes de manque, tout au long du cycle annuel. Les équilibres ici encore sont fragiles et les récoltes après chaque floraison en vue d'obtenir des miels d'appellations, provoquent de graves dommages aux colonies. Le miel est beaucoup plus qu'un vulgaire produit, qu'une simple matière composée de sucres, de pollens, de minéraux, de vitamines, d'oligo-éléments, d'eau, etc. C'est un élément vivant qui inclut des particules de lumière — chaque matière possède une couleur —, et de fait, des ondes électromagnétiques. Il y a aussi des charges émotionnelles mémorisées dans la matière. Lorsque nous sommes timides, quelle est la partie en nous qui contient cette timidité ? Est-ce le bout de notre nez, notre œil droit, le coude gauche ? Il est évident que l'ensemble de notre être est imprégné de cette émotion. Et si nous prélevons une partie infime de notre organisme, il est compréhensible qu'elle embrasse une part non négligeable de l'émoi provoqué. Imaginons alors une colonie sur laquelle un « opérateur » ira pratiquer une « opération » : visite de printemps, visite hivernale, nourrissements spéculatifs, traitements contre les maladies, contre les parasites, récoltes — de miel, de pollen, de gelée royale, de propolis, d'abeilles, de venin, etc. —, essaimages artificiels, productions de reines, visites intempestives pour regarder ou satisfaire les curiosités… Les opérations sont nombreuses. L'harmonie de la colonie en sera fortement altérée. La matière s'imprègnera, se chargera des stress et traumas qui finalement seront « incorporés » à nos mémoires génétiques. Nous savons aujourd'hui, depuis des recherches récentes en épigénétique que des facteurs de stress répétés peuvent induire l'activation ou l'inhibition de certains gènes et peuvent conduire à des mutations génétiques par la provocation d'inversion de paires de bases azotées qui composent nos molécules d'ADN.  [2]


C'est pourquoi l'unique récolte de miel se situe à l'équinoxe d'automne, pour préserver la tranquillité de mes colonies ainsi que les fragiles équilibres de ces corps incompris et leur épargner tout stress lié au contact avec l'inconscience humaine. L'engagement envers les abeilles de restaurer une possibilité de vivre pleinement sans aucune attention, si ce n'est l'étude par l'observation ; l'engagement envers les personnes qui me sont proches et celles qui me sont tout à fait étrangères, d'apporter un élément « sain » à tout organisme ; l'engagement difficile à tenir face à soi-même de conserver une même direction sans jamais se perdre ; ces engagements depuis plus de vingt ans questionnent des productions délicates, aléatoires, voire inexistantes.